Soignant soigné
Pendant des années, jonglant entre ce que d’aucuns nommeraient désormais bulshit jobs et jobs dans lesquels je me sentais plus ou moins nulle/pas à ma place, finissait toujours par resurgir en moi une grande question :
et si je m’inscrivais en fac de psycho ?
À l’époque, ce n’était pas encore le cas d’une parisienne sur cinq en reconversion, mais c’était déjà bien présent dans l’esprit de toutes mes copines en quête de sens (ou en dépression).
Ouais nan mais c’est clair que t’es vachement à l’écoute tu devrais trop être psy
Entre nous, un grand classique adolescent.
Alors en 2015, quand j’ai découvert l’art-thérapie - ou thérapie à médiation artistique pour les plus zélés - ça a été la révélation.
J’aimais l’art, j’aimais les psys, j’aimerais forcément l’art-thérapie.
En plus devenir soignante c’était un rêve d’enfant.
Seul bémol, j’étais pas super en forme, mon grand projet de l’époque étant avant tout l’arrêt de l’alimentation.
Qu’à cela ne tienne, je remplirais ce dossier d’admission l’air de rien
et je pourrais super bien comprendre les patient•es vu que bon.
Une grosse lettre de motivation + un entretien camouflée sous cinq pulls plus tard, j’étais acceptée à une formation qui se déroulait dans un endroit que je connaissais bien, pour ma famille presque un lieu saint :
l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne.
J’allais y passer mes journées entourée de psys, enseignant•es ou camarades, un vrai bonheur-cocon.
Rentrée des classes : janvier 2016.
Rentrée en clinique psychiatrique pour anorexie : janvier 2016.
Allons bon quelle synchronisation !
Le psy de la clinique avait été formel : ok pour la formation (une semaine par mois) à condition de rentrer déjeuner à la clinique tous les midis.
Par chance, la clinique se situait au bout de la rue de Sainte-Anne - la fenêtre de ma chambre donnant carrément sur l’hôpital - mes exfiltrations en seraient grandement facilitées.
Évidemment, hors de question d’informer qui que ce soit de ma situation.
Une future thérapeute hospitalisée
un peu dur à assumer
J’allais devoir être habile, discrète, ingénieuse, surtout me montrer solide.
Tous les midis et tous les soirs, je raserais les murs comme personne, je deviendrais championne du passage rapide de portes automatiques spécialité dissimulation.
Faire une fois deux fois le tour du pâté de maisons le pas léger, une excuse toute prête à dégainer si quelqu’un me voyait entrer (je viens voir mon père alcoolique c’est sa résidence secondaire - rire gênant détaché), raccompagner les autres au métro puis m’esquiver ou traîner au Monop le temps de les semer.
J’ai atteint un cap en stratégies d’évitement.
À chaque pot après les cours, chaque déjeuner collectif, un nouveau plan d’évacuation.
Je me trouvais crédible franchement.
J’ai pas réalisé tout de suite que personne me croyait.
Quand la directrice de la formation m’a convoquée pour m’annoncer
l’équipe est très inquiète pour votre état de santé
J’ai compris que « ça se voyait ».
J’avais bien l’air malade, contrairement à ce que je pensais.
En fait, mes gentils collègues imaginaient que je filais le midi pour cacher que je ne mangeais pas,
alors que c’était précisément l’inverse, je courais me cacher pour manger.
Un comble.
L’excuse de mon père hospitalisé c’était à moitié vrai.
Cette clinique j’en ai déjà parlé
c’était son lieu à lui, son garde-fou
Il y venait pour arrêter de boire, se faire dorloter
puis il rentrait chez lui jusqu’à replonger
et comme ça tout au long de l’année
Il avait même sa chambre attitrée.
Pour une fois les choses étaient inversées
j’avais pris sa place,
lui il me rendait visite peut-être même qu’il s’inquiétait,
j’avais bien réussi mon coup.
Il me laissait de la monnaie pour la machine à café,
on partageait quelques ragots
sur l’infirmière de nuit qu’il connaissait aussi ou l’atelier poterie,
je crois que ça nous rapprochait.
Un jour il est arrivé ivre mort à peu près
ce qui devait arriver
Je le revois assis au bout de mon lit
bras croisés regard flou
cheveux sales en bataille
incapable de parler je l’aide à s’allonger
ça va aller papou
ça va aller
Je l’ai regardé ronflant et j’ai pensé ça y est
je suis prête
il peut reprendre sa place d’enfant
J’étais là pour deux trois mois encore, en attendant je devais lui trouver un lieu de substitution.
Les possibilités étant limitées, mon père s’est retrouvé à Sainte-Anne. Tiens donc !
Nouvelle inconnue dans l’équation de mes disparitions pour parfaite triangulation.
Pendant quelques semaines, j’ai vécu discrètement hospitalisée, étudiante thérapeute et visiteuse de mon père en dépression bâtiment B.
Ma sainte trinité.
Puis chacun a repris sa place et c’était mieux ainsi
Mon père est rentré quand je suis sortie
Il a retrouvé la chambre 102 sa préférée
Moi le métro et les déjeuners partagés
J’ai recommencé à lui apporter des nectarines bien dures et le programme télé
Comme si de rien n’était.
Maintenant au moins je comprenais ce qu’il vivait.
On va s’arrêter là pour aujourd’hui,
On se revoit dans trois semaines (à la fin du tunnel de juin) ?
Andrea
(*Je ne suis pas psy ! Si ces sujets vous intéressent, je vous invite à creuser.)
1- Art-thérapie
Ou thérapie à médiation artistique. En art-thérapie, on utilise une médiation artistique (théâtre, danse, musique, modelage, arts-plastiques) à des fins psychothérapeutiques, en groupe ou en individuel. Selon la psychiatre et art-thérapeute Anne Marie Dubois :
Les psychothérapies à médiation artistique sont des techniques psychothérapeutiques qui utilisent les pratiques artistiques comme principal moyen de communication et d’expression. La parole n’est pas l’outil thérapeutique principal ; c’est autour de l’engagement dans un travail créatif que le travail de réflexion et d’élaboration se met en place. En cela, elle se différencie d’une part des psychothérapies verbales, et d’autre part des autres psychothérapies médiatisées.
Le détour par une médiation peut en effet être très utile quand la parole et le face à face avec le.la thérapeute sont difficiles voire impossibles.
Il existe de nombreuses pratiques et définitions de l'art-thérapie, chacun·e prêchant évidemment pour sa paroisse. Il est donc important de bien se renseigner, le titre d'art-thérapeute n'étant par ailleurs pas réglementé.
2- Alcoolisme
Considérant le terme trop vague, l’OMS préfère parler d’alcoolo-dépendance, afin de rappeler l’aspect addictif de la substance et classer le trouble aux côtés d’autres types d’addictions (drogue, jeux…).
L’alcoolo-dépendance est une maladie complexe, qu’il n’est pas évident de définir précisément. Il existe donc des critères qui permettent d’évaluer le niveau de dépendance et les comportements à risque liés à l’alcool. Les experts ont établi des repères :
- la consommation à risque : c’est boire régulièrement, sans avoir de problèmes de santé, professionnels ou personnels liés à cette consommation. La limite établie étant - pas plus de 2 verres par jour pour les femmes, 3 pour les hommes - et ne pas boire au moins un jour dans la semaine,
- la consommation devient nocive quand elle commence à poser des problèmes (de santé ou relationnels). À ce stade, il est conseillé de diminuer fortement ou arrêter la consommation d’alcool,
- au stade de l’alcoolo-dépendance, on ne maîtrise plus sa consommation, et l’arrêt brutal de l’alcool provoque des symptômes de sevrage (anxiété, tremblements…), ce qui peut pousser à re-boire pour calmer les symptômes.
Parlez-en à votre médecin si vous en avez besoin, vous pouvez aussi contacter alcool info service.
La France est un des pays où la consommation d’alcool est la plus élevée. On estime à 10% le pourcentage de la population concerné par l’alcoolisme.
Un espace pour vos récits. Écrivez-moi, je réponds toujours. Un témoignage est publié dans chaque Newsletter. Vous pouvez bien sûr être anonyme (et ainsi choisir le pseudonyme de vos rêves).
Au décès de mon père, j’ai commencé à faire très attention à ce que je mangeais. J’étais seule à Londres dans un petit appartement. Je coupais mes raviolis en 4 le soir dans mon assiette pour avoir l’impression d’en avoir plus. J’étais seule et j’avais besoin de contrôle.
Contrôler mon corps me paraissait tellement plus simple que contrôler mes émotions. J’ai perdu beaucoup de poids. J’étais seule mais je trouvais que mes vêtements m’allaient comme un gant.
Finalement la vie a repris son cours.
J’ai recommencé à manger à ma faim. Je n’étais plus si seule. J’ai eu deux enfants. Des hanches plus larges, des kilos en trop et j’essaye d’être moins dans le contrôle.
Bref de lâcher prise, mais c’est encore une autre histoire.
Pour aller plus loin
1- Cette semaine, j’ai écouté le deuxième épisode d’Un Podcast à soi que Charlotte Bienaimé consacre à psy et féminisme, mes deux sujets préférés. En interrogeant des psys et des patientes, elle se demande comment inventer une thérapie féministe ?
On naît, on grandit et on vit dans des sociétés patriarcales au point que parfois, on ne s'en rend plus compte. Depuis des siècles, le patriarcat se niche dans notre inconscient et dans nos histoires intimes et familiales. Alors est-ce qu'il ne faudrait pas que les thérapeutes s'emparent des outils et des grilles de lecture du féminisme pour nous aider à aller mieux et à comprendre ce qui nous arrive ?
Essentiel et passionnant.
2- Tout aussi passionnant et éclairant, Sur le fil, du podcast À suivre (Arte Radio), une série en quatre épisodes autour de la bipolarité. Dans cette enquête personnelle et intime, Laetitia Druart “ interroge les démons familiaux et ceux de la maladie mentale, mais aussi les soins proposés par la société et le corps médical ” pour tenter de comprendre un mal qui a empoisonné toute sa famille.
PS : si cette Newsletter vous plait, n'hésitez pas à la partager et à m’écrire ! Je serais ravie d'échanger avec vous.
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