Fermer la parenthèse

Du souvenir

Tu devrais consulter
6 min ⋅ 26/03/2024

Suite et résumé des dernières newsletters : j’ai rappelé la pédopsy de mon enfance, consultée entre 12 et 25 ans, après dix ans de silence. A-t-elle écouté ses messages ? Le suspense est à son comble.

Quand elle m’a rappelée, elle m’a demandé mon nom, pas compris sur le répondeur. Je lui répète, elle me dit c’est pas vrai. Elle m’a pas oubliée.

Je sens l’émotion joyeuse dans sa voix, c’est pareil pour moi. J’entends qu’elle m’en veut pas, elle accepte de me revoir.

Est-ce que c’est un rendez-vous de psy ? Ou est-ce que je vais retrouver une vieille amie ?

Quelques jours plus tard. Je suis devant la porte, hyper stressée. Je prends des notes, j’ai l’impression d’être une infiltrée. Cinq minutes d’avance, la preuve que j’ai changé. Pendant des années j’ai été en retard, partout, c’était mon système, mon petit pouvoir. Je sonne à 28 ?

Je retrouve tout en un instant. La sensation du doigt sur l’interphone, petit rectangle en plastique qui bouge un peu fragile, les trois premières marches et l’odeur du couloir. C’est là que je courais pour aller me cacher, jusqu’au bout à gauche le léger renfoncement où plus personne pouvait me voir. Deuxième porte codée. Puis quatorze marches jusqu’au premier étage. Pour pas me porter malheur je les ai toujours comptées.

Tiens il y a un nouveau panneau avec écrit « docteur ». C’est vrai que « psychiatre » avec une flèche ça serait pas trop vendeur. Je sais plus si je dois sonner ou pousser seule la porte d’entrée. Tant pis pour le protocole après tout je suis qu’une invitée, j’entre sans frapper. 

Rien n’a changé et l’odeur en premier. Le renfermé les vieux objets et le propre mélangés. Ça sent pas mauvais non, ça sent même bon l’odeur des lieux figés. L’appartement de ses grands-parents.

Le souvenir et le présent se superposent, espace-temps bizarroïde. Est-ce que c’est bien réel ? 

J’observe tous les détails, les vrais, ceux que j’avais oubliés.

Dans la salle d’attente la grande plante en plastique, les fauteuils en osier blancs, un canapé deux places en velours moutarde typique années 70, un tableau très coloré plutôt grossier.

Le goût est douteux, j’avais pas remarqué. Je suis dans le salon d’une personne âgée.

Je l’entends qui arrive, ça y est. Elle ouvre la porte et c’est toujours la même adorable vieille dame. Toujours le même chignon, le même chic (son rouge à lèvres déborde juste un petit peu), la même jupe droite sous les genoux. Je lui dis c’est fou vous n’avez pas changé, elle dit « j’ai perdu 6 cm ! ». Elle a honte d’être diminuée. Elle m’embrasse sur les joues et aussitôt je redeviens sa petite fille. 

Elle s’installe derrière son bureau. Je la fixe, pour tout ancrer dans ma mémoire avant qu’elle redevienne un souvenir. Elle se teint les cheveux en noir, c’est nouveau ça ? Quel âge elle peut bien avoir ? 85 ? Je sens que c’est dur pour elle de vieillir. Elle se justifie en souriant, « je peux pas arrêter de travailler ». J’ai cru comprendre. 

Je sors le livre de Lacan. Voilà je voulais vous le rendre, tout simplement. Ça la surprend. 

Derrière elle j’aperçois un imposant tas de feuilles, 6 ou 7 cm d’épaisseur dans une pochette en carton rose. Elle me dit regarde, je l’ai sorti c’est ton dossier, je l’ai pas encore ouvert, je t’attendais. Elle ajoute : tu vois le tutoiement revient tout seul ! 

Devant moi elle le fait, elle ouvre le dossier rose. La première page, c’est notre dernier rendez-vous, 24 juin 2013. Elle lit « réponse pour un stage au Canada ». Elle dit encore « je pensais que tu étais partie là-bas ». Voilà l’histoire qu’elle s’était racontée. Pas celle d’une disparition ni d’une fuite, celle d’un départ heureux pour l’étranger. Pas du tout. Pendant un mois ou deux j’avais voulu partir pour échapper à un chagrin d’amour et puis finalement pas, comme à chaque fois. 

Je me demande surtout ce qui est écrit sur la dernière page de mon dossier, celle du tout premier rendez-vous. Celle qui supporte les 6 ou 7 cm de feuilles blanches griffonnées, les quarante-cinq minutes de rendez-vous hebdomadaires multiplié par cinquante-deux semaines par an (moins les vacances scolaires) fois dix années. Trois-cent-trente heures de récit à peu près. Finalement ça fait que treize virgule sept jours à raconter ma vie (jour et nuit), ça va c’est pas tant que ça.

J’imagine que toutes les deux on pourrait explorer, déchiffrer les traces. Essayer de comprendre ce qui se jouait à l’époque de mes douze, quinze, dix-sept ans. Je pourrais tout expliquer, préciser « ah ça vous voyez c’était pas tout à fait vrai ». Le temps retrouvé. 

Le plus important pour moi c’est de lui dire que j’ai des enfants. Je suis une adulte maintenant. « Et ils ont deux mamans ». Ça y est, je l’ai dit. Comment elle va réagir ? Elle est pas tout à fait sûre de comprendre, je le vois dans son regard. Elle hésite, elle se retient de parler trop vite. Pour éviter le silence j’ajoute tout de suite « ça vous choque ? ». Elle dit non mais je sais que oui, un peu. « Tant que tu es heureuse », bon. Elle fait au mieux. Je lui explique que j’osais pas lui dire avant, trop peur de son jugement. Elle rebondit pas vraiment, elle a pas envie de penser que je lui mentais pendant toutes ces années.

Je suis impressionnée par sa mémoire. Elle se rappelle beaucoup de choses, elle précise fièrement  « et j’ai pas regardé ton dossier hein ! », elle veut me prouver qu’elle est encore capable de bien faire son métier.

J’aime l’entendre raconter, je me découvre avec ses mots à elle. 

Elle : - en parlant de ta famille tu disais souvent « il y a quelque chose de pas propre, il faut que je nettoie »

- quand ta mère venait elle répétait « il faut qu’elle travaille il faut qu’elle travaille elle est promise à un grand avenir »

-ta soeur, c’était les menaces de mort 

-ton père ah compliqué ton père. Il est vivant ?

Moi : - qu’est ce que vous pensiez de moi à 12-13 ans ?

Elle : - je pensais que tu étais au milieu de tous les problèmes des autres, de ta famille. Tu étais plantée là au milieu de tout ça et moi j’essayais de faire barrage (elle fait un cercle avec ses doigts), pour te permettre de pousser, de prendre ta place à toi. 

Je lui dis merci. Que sans elle je m’en serais moins bien sortie.

Elle ajoute : tu étais toujours empêtrée dans des relations avec tes amies qui étaient comme empêchées d’aboutir.

Ah. Les fameuses « amies ». Si elle savait que je lui racontais juste tous mes dramagouines*, forcément ça devait paraître excessif pour des « meilleures copines ». Je voudrais tout avouer, qu’elle puisse mieux interpréter. Mais j’ai plus le temps (et elle est pas prête clairement). Déjà une heure qu’on parle je dois aller chercher les enfants. « J’aimerais tellement que vous les rencontriez », ça sort tout seul je sais pourtant que c’est inapproprié.

Elle me fixe, on va bientôt se séparer, elle dit : « Ton regard, je l’ai jamais oublié. Et Marguerite Duras, dès que je pense à elle je pense à toi ». Elle se souvient comme je l’aimais et mon travail sur le cri dans Les yeux bleus cheveux noirs.

Est-ce que je dois payer ? Non, « c’est nos retrouvailles je t’offre la séance ». 

Et puis 

Elle me tend le livre de Lacan                          

« je te le donne »                                                 

La boucle est bouclée.

Debout à la porte, cette phrase énigmatique « quand tu seras prête si tu veux tu me rappelleras et on pourra chercherensemble ». Je repars avec ça, le cœur en joie et l’envie de plus jamais la quitter. Tout plaquer et retourner voir ma pédopsy.

Pendant un jour ou deux je pense beaucoup à elle, je me dis mais oui après tout pourquoi pas voir deux psys (l’actuelle serait un peu vexée mais tant pis).

Elle pourrait m’aider à être une meilleure mère ? Qui mieux qu’elle pour m’empêcher de reproduire, de projeter, de mal faire. 

Et puis finalement j’ai repris mes esprits. Cette histoire est finie. Le dossier rose existe, il est là refermé bien en sécurité. Moi j'ai Lacan en souvenir

Je lui écrirai quand même une lettre. Une relation épistolaire avec un psy, c’est interdit ?

On va s’arrêter là pour aujourd’hui, 

On se revoit dans deux semaines ?

Andrea

*dramagouine, n.m : scène de ménage lesbienne à tonalité dramatique, généralement intense et bruyante, voire spectaculaire ("enfin calme-toi c’est pas un message de mon ex c’est juste une pub pour mon compte CPF"). Pour l’amour du drame, une devise : jamais trop. Si le sujet vous intéresse, cet article peut vous plaire.

Psychologie de comptoir

(*Je ne suis pas psy ! Si ces sujets vous intéressent, je vous invite à creuser.)

1- Arithmomanie

L'arithmomanie fait partie des troubles obsessionnels compulsifs (TOC). Une personne souffrant d'arithmomanie se sent obligée de compter, tout et n'importe quoi (les marches d'escalier par exemple), comme un rituel conjuratoire face à l'angoisse. Zola en souffrait notamment, et se voyait forcé à compter dans la rue tous les becs de gaz et les numéros de fiacres ! Pauvre Emile.
Dans les TOC, l'obsession (pensée, pulsion, image récurrente), source d'une grande détresse, est accompagnée de compulsions. Ces compulsions, sous forme de rituels, visent à réduire l'anxiété.
Parmi ces obsessions on retrouve celle de malheur et de superstition, mais aussi l'obsession de contamination, de symétrie et d'exactitude ou encore de doute et d'erreur.

2-Les Yeux bleus cheveux noirs

Un huis clos, deux personnes, une histoire d'amour impossible (tiens, ça me rappelle quelque chose, d'ailleurs un jour je l'ai offert à un psy).
Si vous aimez Duras, il faut lire cette beauté.
Si vous ne l'aimez pas, évitez, vous risqueriez de l'aimer encore un peu moins.

Lettre à la presse, Marguerite Duras, 1986 :
" C’est l’histoire d’un amour, le plus grand et plus terrifiant qu’il m’a été donné d’écrire. Je le sais. On le sait pour soi.
Il s’agit d’un amour qui n’est pas nommé dans les romans et qui n’est pas nommé non plus par ceux qui le vivent. D’un sentiment qui en quelque sorte n’aurait pas encore son vocabulaire, ses mœurs, ses rites. Il s’agit d’un amour perdu. Perdu comme perdition.
Lisez le livre. Dans tous les cas même dans celui d’une détestation de principe, lisez-le. Nous n’avons plus rien à perdre ni moi de vous, ni vous de moi. Lisez tout. Lisez toutes les distances que je vous indique, celles des couloirs scéniques qui entourent l’histoire et la calment et vous en libèrent le temps de les parcourir. Continuez à lire et tout à coup l’histoire elle-même vous l’aurez traversée, ses rires, son agonie, ses déserts.
Sincèrement vôtre
Duras "

Tu devrais consulter

Par Andrea L.

Je m’appelle Andrea, j’ai 35 ans et dans ma vie j’ai eu plus de psys que d’histoires d’amour. Bon signe ?