Une histoire de poids-nié
Ce psy n’était donc pas « le maître d’un corps », que j’étais bien décidée à me réapproprier, en refusant de manger.
Cependant, ma mère ne m’aurait peut-être pas envoyée consulter si sa propre mère n’avait pas insisté.
Au retour de vacances de Pâques passées avec Mamie R comme chaque année, c’est elle qui alerte ma mère. Elle affirme que je n’ai absolument rien voulu manger de la semaine, et qu’il faut de toute urgence m’emmener chez le psy, au risque de me voir devenir un jour anorexique !
Ma grand-mère, avant ma mère, est celle qui voulait tous.tes nous envoyer consulter, ce qu’elle n’a elle-mêmejamais fait, vous pensez.
Cette femme méchante et maltraitante, que j’aimais pourtant beaucoup, haïssait les femmes au moins autant que la maternité.
Pas de chance, elle se retrouva mère de quatre filles à 25 ans et rapidement célibataire. Toutefois, bien décidée à ne pas se laisser encombrer trop longtemps par sa marmaille, elle profita d’un petit héritage pour arrêter son travail d’institutrice, reprendre des études de psycho, abandonner ses enfants -âgées de 10 à 15 ans-, et vivre sa meilleure vie.
Grand bien lui en fit ! C’est ainsi que ma mère, tout juste 12 ans, put rencontrer mon père qui en avait 22, et se mettre rapidement en ménage avec lui. Inutile de faire les choqué.es, nous savons bien que c’était une autre époque et qu’elle était « très mûre pour son âge ». Ma sœur aînée et moi naîtrons dix et seize ans plus tard. Merci Mamie, merci la psychologie.
Quelle joie d’être le fruit d’une relation violente et pédocriminelle ! (Mais d’un amour véritable, s’est toujours convaincu mon père.)
Ironie de l’histoire, ma charmante grand-mère est devenue psychologue pour enfants, travaillant pendant des années dans un CMP à Dunkerque. Les cordonniers, on les connaît. Je ne souhaite à personne d’avoir croisé son chemin.
Notons que quelques jours avant notre départ pour ces fameuses vacances de la diète, ma sœur aînée est renversée par une voiture, un matin pluvieux sur la route du collège. Elle est très impressionnante à voir, jambe, bras et épaule cassés, les yeux au beurre noir, dans un fauteuil roulant. Dur à avaler pour moi qui suis très vite emmenée loin d’elle.
À mon retour, je retrouve une mère préoccupée par l’état de santé de ma sœur. Je suis pressée de lui faire enlever les petites roues de mon vélo, j’ai enfin appris à en faire, mais la démonstration est décevante. Elle ne me regarde pas, elle est ailleurs, comme souvent ma mère.
Ma sœur a passé son adolescence à se casser la figure. Après cet accident de voiture, il y a eu encore le nez, puis une autre fois le bras, ou encore le pied. Ma mère disait que se casser des choses c’était un signe, un moyen de dire sans parler, que c’était pas normal de se mettre comme ça en danger. Je l’ai toujours entendue s’inquiéter.
Moi aussi je cassais, et surtout après je cachais. Chez mon père c’était ma spécialité : casser l’antenne de son téléphone sans fil, puis cacher l’objet du délit quelque part dans l’appartement. Casser le magnétoscope aussi, en poussant très fort les cassettes dans le mauvais sens. Après j’aimais bien entendre mon père s’énerver, ivre, à quatre pattes dans les toilettes, ne parvenant pas à atteindre la dite antenne minutieusement dissimulée derrière les rouleaux de papier.
Quand mon cher père n’était pas au bistrot ou en soirée, il était au téléphone, ou il dormait. Moi en attendant j’étais plantée devant la télé, arrosée de Miel Pops et de pains au lait. Tous les week-ends chez lui, je louais les mêmes films au vidéoclub et je les regardais sans me lasser (mes classiques : Génial mes parents divorcent et Le village des damnés, un magnifique film d’horreur dans lequel de jolies têtes très blondes et télépathes assassinent leurs parents). J’étais une belle plante verte, silencieuse, qui semait ses graines deci-delà.
Je me suis cassée des trucs aussi. Deux fois le poignet droit, une fois le gauche. Je me suis ouvert le front, le menton, le genou, le doigt. Le poignet, à chaque fois je l’ai fait exprès. Je le cognais contre les murs, je le tordais, le plus loin possible en arrière, jusqu’à dépasser l’angle droit. Et puis je disais que j’étais tombée. Quand ma mère finissait par céder et m’emmener aux urgences de Saint Vincent de Paul, hyper saoulée, j’avais le cœur qui battait. Cassé ou pas cassé ? Je savais que si j’avais rien elle allait s’énerver. Quoi de plus pénible que passer des heures aux urgences à poireauter ? Repartir bredouille. Ouf, ça a toujours marché.
Ceci dit, il en faudra plus pour que ma mère m’emmène à nouveau chez le psy.
On va s’arrêter là pour aujourd'hui. On se revoit dans deux semaines ?
Andrea