Six ans chez bonne-maman
Cette vieille dame chaleureuse, ma psy, accompagne donc toute mon adolescence.
J’ai rendez-vous le vendredi à 18h.
Et tous les vendredis, en sortant de cours, c’est la même histoire. Je dois mentir. Trouver une excuse pour m’échapper.
« Non je dois aller chez mon père désolée » fonctionne très bien un week-end sur deux, tout comme le classique « ma mère veut que je rentre ». Ensuite, c’est le début du jeu de piste. Objectif : semer l’ennemi.
Je fais des détours dans le quartier, j’avance dans une direction, puis dans une autre, je deviens experte en la matière. Surtout avoir l’air naturel, ne pas me retourner. Ne pas montrer que j’ai peur, ne pas presser le pas. Ça, dès 12 ans, toutes les meufs savent le faire. Parfois je m’arrête devant une vitrine pour regarder derrière moi dans le reflet. C’est sûr, quelqu’un me suit. C’est sûr, quelqu’un va me voir entrer dans cet immeuble. Qu’est ce qu’elle fait là elle habite pas à Jussieu.
Quand je passe la porte vitrée, je peux enfin courir. Vite, monter les escaliers, me mettre à l'abri des regards. Dans la salle d’attente, c’est le soulagement. Plus personne ne peut me voir, à part les autres patients zinzins comme moi.
Pendant toutes ces années, ma sœur vit entre chez nous et les hôpitaux psychiatriques. Je pense encore qu’elle peut revenir à elle d’un jour à l’autre (spoiler alerte : ça n’arrivera pas). Je me mets à rêver de celle qu’elle était avant. Je me dis que peut-être, si on lui montrait des vidéos de quand elle était « normale », elle pourrait se souvenir. Ça me parait pas si compliqué, il suffirait d’imiter les images.
Sa chambre est collée à la mienne, on est trop proches. Je me plains pas parce que bon moi je suis pas malade. Elle entend des voix, elle parle et rit toute seule. Elle dit qu’il y a quelqu’un dans son ventre qui s’appelle Samuel. Moi c’est elle que j’entends, tout le temps. Rire parler crier pleurer tousser. Beaucoup tousser.
Évidemment personne peut jamais venir chez moi sauf quand elle est pas là. Un jour j’invite une copine, elle entre et lance direct, mi-amusée, mi-dégoûtée : « nan mais ça pue la beuh chez toi ! »
Je deviens toute rouge. Je bafouille. J’essaye péniblement d’en faire quelque chose de cool. La vérité c’est que j’avais pas remarqué. Ça sent toujours comme ça chez moi. Un mélange de beuh et de peinture à l’huile parce que ma sœur peint et qu’elle fume des joints. Avec ses médicaments, c’est parfait.
Février 2002, je suis en 4ème. Ma correspondante allemande a beaucoup de chance de tomber sur moi. Sa présence inspire à ma sœur un bon gros délire autour du Troisième Reich. Tous les matins, tandis que la gentille Birgit se dirige vers la cuisine pour se servir son thé à la camomille, elle passe devant ma sœur qui marmonne « Hitler nazi Hitler nazi »en tirant nerveusement sur sa clope.
Bonne ambiance chez les frenchies !
Birgit in Paris, au top. La pauvre ado est terrifiée, je comprends. Mais quand j’apprends qu’elle est allée chouiner auprès de sa prof, je prends ma meilleure amie avec moi et on va la trouver, prêtes à en découdre « t’as dit quoi sur ma soeur t’as dit quoi sur ma soeur ». J’ai beau être morte de honte, hors de question de la laisser critiquer ma sorcière bien aimée.
Inutile de dire que j’ai pas fait le voyage retour à Grünstadt.
Pourtant, ma psy elle aurait trouvé ça mieux je suis sûre.
Ce que j’adore quand j’arrive dans son cabinet c’est sa manière de m’accueillir. Ça change jamais : elle ouvre la porte en souriant, me prend par les épaules et me fait deux vrais bisous très sonores sur les joues. Je me dis toujours que c’est drôle comme elle fait ça pour de vrai, alors que la plupart des gens font des bises au vent sans y penser. Étrange proximité.
Je comprends pas trop à quoi ça sert d’être là. Après tout je fais que raconter mes journées de collégienne. Je sais même pas comment je me sens. Tout ce que je sais c’est que je fais beaucoup semblant. Classique adolescent.
Elle est assise à son bureau, moi en face d’elle, tout près. Tellement près que je peux presque lire ce qu’elle écrit quand je parle. Je lui demande pourquoi elle prend des notes, elle me répond « pour me souvenir ». Tiens donc. Le long du mur il y a un divan qui m’intrigue pas mal. Qu’est ce que ça peut bien changer de parler allongée ? Elle me dit que dans cette position ce sont d’autres mots qui sortent, aussi parce qu’on ne voit pas le docteur qui est derrière soi. Ça me plairait pas je crois. Sur ma droite il y a une grande bibliothèque. Avec des livres que je vois aussi chez moi, je reconnais les noms : Freud, Dolto, Klein… sauf qu’ici ils sont derrière une vitrine. Ça donne encore plus envie de les toucher. J’aime bien les regarder quand j’ai pas envie de parler. Les livres d’art aussi, et les petits objets nids à poussière posés un peu partout.
Souvent on joue au Mastermind, je suis très forte pour trouver les codes secrets. Parfois je dessine (je fais bien attention aux mains pour pas me faire avoir une deuxième fois). Je lui dis quand j’ai des bonnes notes, elle me félicite. Ça lui arrive de m’offrir un petit chocolat qu’elle sort de son placard avec malice. Comme si c’était elle la petite fille qui transgresse. Elle fait de moi sa complice.
Le chocolat j’aime pas trop ça mais je le mange quand même pour pas la vexer. On sait jamais.
Elle m’apprend des expressions comme « logghorée contra phobique », quand je lui parle d’une amie un peu oppressante à la « verbosité intarissable » comme dit le Larousse (ce que j’ose pas lui dire c’est que je suis amoureuse de cette « amie », on y reviendra plus tard).
Une autre fois elle me parle d’ « hypervigilance ». Je découvre ce mot, tout de suite il se dessine précisément : je le vois araignée. De mon crâne jaillissent huit pattes velues. Ça grouille. Elles veulent tout saisir en même temps, tout le temps. Les bruits les mots les odeurs les pensées. Surtout jamais lâcher, c’est ce qui protège du danger.
Et puis elle me prête un livre de Lacan, Écrits 1, que je vais oublier de lui rendre (oublier ?).
Au collège, je regarde souvent les autres en me demandant ce qu'ils cachent, eux.
Un jour en perm, toujours l’année de la 4ème, un copain me pique ma trousse et refuse de me la rendre (ce jeu un peu pénible apprécié par not all boys mais presque). Il fouille dedans et en sort un petit bout de papier. C’est une antisèche d’anglais. Pas de chance, le prof d’anglais, c’est son père. Je rougis beaucoup, encore. Seuls les gens qui rougissent peuvent comprendre à quel point c’est insupportable. Une vraie trahison du corps, un aveu.
Je le supplie de pas me balancer. Il me donne sa parole et je le crois.
Je me pense sauvée et baisse la garde. Erreur.
Il retourne le papier et lit : « pédopsychiatre ? Pourquoi t’as ça ? C’est pour toi ? »
Non mais quelle conne. J’ai fait l’antisèche sur la carte de visite de ma psy. J’ai la tête qui chauffe.
Trouve quelque chose à dire trouve quelque chose à dire. Y’a rien qui vient, je suis prise au piège. Aucune issue de secours.
J’imagine que je finis par accuser un inconnu d’avoir voulu me nuire en égarant ce papier dans ma chambre. Sûrement un vrai taré !
Quelques heures plus tard, alignement des planètes, ma sœur veut me faire une surprise en venant me chercher au collège. Elle a le visage bouffi des gens sous médocs, elle est habillée, maquillée, coiffée n’importe comment. Une extraterrestre.Je la vois approcher, j’ai pas le temps de réfléchir, cette fois je suis en train de courir. Le plus vite et le plus loin possible.
Je m’enfuis.
Je vois ma psy jusqu’au bac. Je l’appelle le jour des résultats pour lui annoncer la bonne nouvelle. Elle est fière de moi.
Et je disparais.
J’ai jamais su quitter un.e psy.
Faudrait quand même que je lui rende son livre.
On va s’arrêter là pour aujourd’hui.
On se revoit dans deux semaines ?
Andrea
- Test : êtes-vous misophone ?
Situation : Vous êtes dans le train. Votre voisin déguste goulûment ses Pringles à l’oignon achetés tout spécialement pour l’occasion - bouche grande ouverte, langue qui claque, respiration nasale poussive (déjà qu’il squatte l’accoudoir et que vous aviez demandé la place côté couloir, ça va être long jusqu’à Brest). Que ressentez-vous ?
A) une puissante envie de le saisir par le catogan pour faire un écrasé de Pringles avec sa tête
B) une puissante envie de cogner votre propre tête contre la tablette et/ou de hurler « p** de b** de m** mais tu vas la fermer ta grande bouche »
C) une puissante envie de manger des Pringles, à l’oignon en plus, vos préférés.
Si vous avez répondu A ou B, félicitations,vous êtes misophones !
Si vous avez répondu C, j’espère que vous descendez à Rennes.