Entrée en psych.anal.yse
Fille d’une philosophe férue de psychanalyse et d’un homme parfaitement dysfonctionnel, chez nous, toutes les excuses sont bonnes pour aller voir un psy et il n’est jamais trop tôt pour ça.
J’ai 5 ans quand vient mon tour. Raison invoquée par ma mère : « elle ne mange rien ».
Selon mon cerveau d’enfant, l’explication à cela est bien simple.
Peu de temps avant, j’avais été très marquée, -je n’emploierai pas ici « traumatisée » à la légère-, par une terrible gastro qui m’avait fait suer à grosses gouttes pendant tout une journée d’école, n’osant pas demander à aller aux toilettes (classique absence de papier). Une journée interminable, donc, que j’avais passée à faire les cent pas, et à me tortiller, mutique, sur ma chaise.
À 16h30, ma mère était enfin arrivée et avec elle, la fin de mon calvaire. Plus que quelques mètres et je serais chez moi, enfin libérée, délivrée.
L’histoire aurait pu s’arrêter là, si seulement l’enfant introverti que j’étais avait parlé de son irrépressible envie à sa mère. Au lieu de ça, la catastrophe arriva (me permettrai-je la « caca-tastrophe »?).
Ma mère se précipita aux toilettes avant moi. La goutte d’eau qui fit déborder ma pauvre culotte.
Je me revois devant cette porte fermée, n’y tenant plus et lâchant enfin prise, après toutes ces heures de lutte acharnée, si près du but.
Quelque temps plus tard, une baby-sitter me dit naïvement : « tout ce qu’on boit se transforme en pipi et tout ce qu’on mange se transforme en caca » (sans aucun doute une scientifique). La malheureuse ! La voilà la vraie responsable de mes années de psychanalyse ! Elle me donna sans le savoir la solution : plus de nourriture, plus de caca, tout simplement.
Bref, ma mère m’emmène chez le psy, apparemment peu satisfaite de cet argumentaire.
Je ne me souviens bien que d’un seul épisode. L’homme me propose de dessiner ma famille et de lui présenter mon œuvre la semaine suivante. Je m’exécute, une après-midi chez ma grand-mère, pas vraiment convaincue par le projet.
Ce jour-là ma mère m’explique : « tu sais ma chérie, un psy ça se paye en liquide, de la main à la main, c’est très important ».
De la main à la main. Je me répète l’expression en boucle, très intriguée. J’imagine des mains de géants, je les vois dans le ciel de mes pensées, ces deux mains serrées mystérieuses et magiques, se transmettant de l’argent comme un secret chuchoté.
La semaine suivante, j’apporte au psy mon dessin, et attends le verdict. Il le regarde quelques instants, puis lève les yeux et me demande, l’air pénétré et fier de lui : « pourquoi tu n’as pas dessiné de mains à ta famille ? »
Quelle déception. Tout ça pour ça !
Voyant clair dans son jeu, fatiguée d’avance par l’analyse du siècle de ce vieux mâle blanc, et son laïus sur l’absence de lien ouin ouin, je choisis de ne pas lui donner ce qu’il cherche et de répondre : « parce que je ne sais pas dessiner les mains, voilà tout ».
Face à un tel niveau d’élaboration, il semble lui aussi déçu, et griffonne nerveusement sur sa feuille (quelque chose comme « Hpi ? Non clairement pas »).
Oui, j’avais été très inspirée par le cubisme, mais pourquoi chercher midi à quatorze heures ? Aucun liquide ne sortirait plus de moi, et ce psy ne réussirait pas à me serrer la pince.
Je rentre chez moi, déjà blasée par mon expérience de la psychanalyse, et annonce à ma mère que plus jamais je ne mettrai un pied dans le moindre cabinet.
« Enfin maman, comment veux-tu que cet homme sache pourquoi je ne mange pas, il n’est pas le maître de mon corps ! », lui dis-je.
Elle se tut.
Et ce fut mon dernier rendez-vous avec ce psy.
On va s’arrêter là pour aujourd’hui. On se revoit dans deux semaines ?
Andrea
"Ça fera 75 euros Adam s'il vous plaît"
(*Je ne suis pas psy ! Si ces sujets vous intéressent, je vous invite à creuser.)